« Parler encore et encore du décès de son papa peut parfois donner l’impression de se répéter. Mais rejouer une chanson ? C’est souvent accueilli avec gratitude. »
C’est une réflexion marquante de Camille Vanlerberghe, plus connue sous le nom d’Elli Mac, mais aussi une idée dans laquelle de nombreuses personnes en deuil se reconnaîtront sans doute. Le chagrin ne disparaît pas soudainement après quelques mois. Les souvenirs non plus. Pourtant, le monde extérieur s’attend souvent à ce que l’on avance, alors que la musique offre justement un espace pour s’arrêter et ressentir.
Pour Camille, cet espace a pris une signification particulière après le suicide de son papa. Mais son histoire commence bien avant cela.
Quand elle était enfant, Camille passait une grande partie de ses étés dans un camping du sud de la France. Chaque année, les enfants y participaient à une scène ouverte. Alors que certains faisaient du playback ou jouaient une petite pièce de théâtre, elle choisissait de chanter elle-même.
« Je trouvais l’idée du playback complètement absurde », raconte-t-elle en riant. « J’aimais beaucoup trop chanter pour faire semblant. »
Un soir, elle interprète une chanson d’Herman van Veen. Un choix étonnant pour une enfant de cinq ans : une chanson sur la perte, sur une fillette qui perd sa mère et reste seule avec son père. Elle ne sait plus pourquoi elle avait choisi précisément cette chanson. En revanche, elle se souvient parfaitement de l’effet qu’elle a produit.
Petite fille face à un public devenu soudain silencieux, elle voyait les gens écouter attentivement les paroles du morceau et l’enfant qui le chantait.
« Ça m’a énormément marquée. Bien sûr, aussi parce que j’étais encore très jeune. Je sentais que les gens écoutaient vraiment et qu’ils étaient touchés. Pour moi, c’était un véritable moment de révélation. »
Plus encore que la réaction du public, elle se souvient de ce qu’elle ressentait elle-même sur scène.
« J’adorais être là, transmettre quelque chose aux autres. C’est à ce moment-là que je me suis dit : peut-être que je pourrais devenir chanteuse. »
Depuis longtemps déjà, la musique était un exutoire pour Camille. Mais lorsque son papa est décédé, elle est aussi devenue une manière d’exprimer des sentiments pour lesquels les mots manquaient presque totalement.
« Il existait déjà une première version d’une chanson. Mais c’est après le décès de mon père que toutes les pièces du puzzle se sont assemblées. En une heure, la chanson était terminée. » Elle a été jouée lors des funérailles et est devenue un véritable point d’appui pour sa sœur et sa maman.
Dans les mois qui ont suivi, Camille a senti que sa relation à la musique évoluait. Auparavant, elle était surtout concentrée sur les concerts, l’écriture et les prochaines étapes de sa carrière musicale. Après le décès de son papa, tout cela lui a semblé moins essentiel.
« Je voulais davantage me concentrer sur ce que j’avais réellement envie de raconter. Faire de la musique pour les personnes qui avaient sincèrement envie de l’écouter. »
Cette réflexion a finalement donné naissance à une série de concerts intimistes dont les bénéfices ont été reversés à la Zelfmoordlijn. Au fil de ces concerts, Camille a de nouveau constaté à quel point la musique live pouvait toucher les gens. « Quand on est musicien, on espère toujours que les gens ressentent ce que l’on essaie de transmettre. Quand on voit qu’une personne se reconnaît dans un texte et réagit avec émotion, il se passe quelque chose de particulier. »
Selon elle, une forme d’échange unique se crée alors entre l’artiste et le public. « On sent que les gens accompagnent ce que l’on raconte, et cela nous pousse nous-mêmes à aller plus loin dans l’émotion. Dans la voix, dans la façon d’interpréter une chanson. Je crois que seule la musique en direct peut produire cela. »
Souvent, les gens ne venaient pas uniquement pour écouter de la musique. Ils venaient aussi chercher une forme de reconnaissance. « Comme je parlais très ouvertement de mon propre deuil entre les chansons, les gens avaient l’impression qu’ils pouvaient eux aussi partager leur histoire. »
Ces échanges donnaient lieu à des conversations profondes qui, selon Camille, ne naissent pas toujours naturellement dans la vie quotidienne. « Certaines personnes étaient même venues précisément pour cela : trouver un lien avec d’autres qui avaient vécu quelque chose de similaire. »
Mais ces concerts avaient aussi une autre signification pour Camille. Alors que la vie quotidienne reprenait progressivement son cours, ils devenaient des moments fixes durant lesquels elle pouvait consciemment revenir vers son chagrin.
« J’avais repris le travail et la vie continuait. Mais ces petits concerts m’offraient chaque fois un moment pour retourner dans cet endroit intérieur où je pouvais encore être avec mon papa. »
Les moments qui entouraient ces concerts ont eux aussi pris une importance particulière. « Ma femme m’aidait toujours. Le trajet ensemble, le concert, puis le retour à la maison… Tout cela est devenu extrêmement précieux. C’étaient presque des rendez-vous planifiés pour prendre un moment et réfléchir à ce qui s’était passé. »
La perte de son papa a changé Camille non seulement comme musicienne, mais aussi comme personne.
« C’est fou de constater qu’une perte peut aussi enrichir. » Elle cherche un instant ses mots.
« Une certaine profondeur s’est ajoutée. Cela a changé mon regard sur les autres. Aujourd’hui, je comprends mieux tout ce que chacun porte avec lui. Avant, je devais parfois imaginer ce que quelqu’un ressentait. Désormais, c’est devenu beaucoup moins théorique. »
« Quand j’écris, il m’arrive encore de me demander : est-ce que ce n’est pas trop sentimental ? Trop cliché ? Mais certains sentiments sont simplement sentimentaux. Et clichés. Et dans la musique, tout cela a le droit d’exister. »
Selon elle, la musique offre quelque chose pour lequel il existe parfois moins de place dans la vie quotidienne. « On a le droit de ressentir la tristesse encore et encore. On a le droit de répéter les choses. On a le droit de revenir à certains endroits. »
C’est précisément pour cette raison que la musique est devenue une façon de garder son papa près d’elle. Non seulement à travers ses souvenirs, mais aussi lors de ces moments où un texte ou une mélodie fait soudain ressurgir quelque chose de lui.
« La musique est comme une petite couverture que l’on emporte toujours avec soi. »
Cette image lui vient presque naturellement lorsqu’elle essaie d’expliquer pourquoi la musique peut jouer un rôle si particulier dans le deuil.
« Elle ne vit pas seulement dans des écouteurs ou dans une salle de concert. Elle peut aussi être présente dans notre esprit. Une combinaison de notes ou un texte qui nous touche nous accompagne tout au long de la journée. »
Que l’on soit de retour au travail, dans une file à la boulangerie ou incapable de dormir le soir, la musique peut surgir de façon inattendue et réveiller quelque chose.
« Elle voyage avec nous, en quelque sorte. C’est peut-être pour cela qu’elle peut apporter autant de réconfort. La musique ne vous abandonne jamais. »
Existe-t-il une chanson qui résume parfaitement ce que la musique peut représenter pour une personne en deuil ? Pour Camille, la réponse est compliquée.
« Le deuil évolue constamment. Ce dont on a besoin à un moment donné peut être totalement différent quelques mois plus tard. »
Certaines chansons la relient directement à son père. Comme son propre titre, The Kid, une chanson que son papa aimait particulièrement.
« Il était profondément touché par ce texte. Quand je l’ai réécoutée après son décès, je me suis sentie très proche de lui. À cette période, j’essayais aussi de comprendre ce qui se passait en lui. Cette chanson m’y a aidée. »
Cat Stevens, l’artiste préféré de son papa, a lui aussi pris une nouvelle signification avec le temps. Lorsqu’elle a récemment interprété l’une de ses chansons avec des amis, l’émotion l’a prise par surprise.
« Mon papa aurait adoré ça. Lorsqu’il était encore en vie, je n’aurais jamais imaginé reprendre du Cat Stevens. Ce besoin est venu bien plus tard. »
Mais parfois, le réconfort arrive d’un endroit totalement inattendu.
« Il y a quelque temps, j’étais dans le train en écoutant de la musique en mode aléatoire. The Next Right Thing, de Frozen 2, s’est mise à jouer. J’ai immédiatement fondu en larmes. »
Elle sourit en racontant cette anecdote.
« Cette chanson commence de façon très fragile puis devient presque un hymne. Aujourd’hui, j’y reconnais quasiment un parcours de deuil. La confusion, la tristesse, mais aussi cette sensation que l’on parvient malgré tout à avancer pas à pas. »
« C’est peut-être pour cela que la musique est si souvent liée au deuil. Non pas parce qu’elle fait disparaître la tristesse, mais parce qu’elle laisse une place à tout ce qui continue d’exister à côté de cette tristesse : les souvenirs, le lien qui demeure et l’amour. »
Parfois dans une mélodie. Parfois dans un texte. Et parfois dans une chanson Disney qui vous ramène soudain vers une personne qui vous manque.
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