La perte d’un partenaire touche au cœur même de l’existence. Ce n’est pas seulement la perte d’une personne aimée, mais aussi celle d’une vie partagée, d’habitudes quotidiennes et d’une manière d’être. Beaucoup de personnes vivent cela comme une rupture dans leur identité et dans leur vision de l’avenir. Ce qui semblait évident doit soudain être porté seul. C’est pourquoi la perte d’un partenaire est souvent considérée comme l’une des formes de deuil les plus bouleversantes.
La perte d’un partenaire figure en effet parmi les événements les plus éprouvants. Dans l’échelle de stress de Holmes et Rahe, qui classe 43 événements de vie susceptibles d’entraîner des problèmes de santé, le décès d’un conjoint apparaît en tête. Hilde Dewitte, active depuis plus de 30 ans au sein de l’association ConTempo pour les personnes ayant perdu leur partenaire, explique : « Cela en dit long sur l’ampleur du choc que ressentent les personnes lorsque leur compagnon ou compagne disparaît. »
Plus les années passent, plus les vies s’entrelacent. Hilde : « Pensez aux couples ensemble depuis cinquante ans, parfois retraités depuis longtemps : ils partagent presque chaque jour, chaque rythme, chaque petite habitude. Lorsque l’un disparaît, ce n’est pas seulement une personne qui s’en va, mais toute une structure. »
Le psychiatre et auteur Irvin Yalom le formule ainsi : « Je pense immédiatement : je ne peux pas attendre pour raconter cela à Marilyn (son épouse décédée) … jusqu’à ce que, quelques secondes plus tard, la sombre réalité me rattrape. Je dois vivre cela seul, sans joie. »
On rentre chez soi et il n’y a plus personne à qui raconter sa journée. Les gestes de tendresse, le contact, cette proximité évidente : tout disparaît. Beaucoup de personnes ont le sentiment que le manque grandit avec les années. « Souvent, cela est aussi lié à la peur de devenir dépendant. On voit d’autres couples prendre soin l’un de l’autre, et l’on réalise qu’il n’y aura peut‑être personne pour le faire pour soi. Cela renforce le sentiment de manque », ajoute Hilde.
Dans de nombreux couples, les tâches sont réparties : faire le plein, gérer l’administration, cuisiner, faire la lessive. Lorsque cela reposait sur l’autre, tout apprendre seul peut sembler accablant. Or le deuil demande déjà beaucoup d’énergie. À cela s’ajoutent de nouvelles responsabilités, parfois inattendues : des mots de passe inconnus, des machines à laver qui teignent les sous-vêtements en rose ou font rétrécir les pulls…
Hilde : « Même faire les courses peut devenir difficile. Certains évitent les produits que leur partenaire aimait, car cela fait trop mal. D’autres se sentent perdus dans le magasin. Certains changent même de supermarché pour éviter les regards, tandis que d'autres remarquent que des connaissances changent d’allée pour ne pas avoir à leur adresser la parole. »
Pour les jeunes veufs et veuves avec enfants, la situation est encore plus complexe. Ils vivent leur propre deuil tout en devant accompagner celui de leurs enfants, continuer à travailler et gérer le quotidien. C'est pourquoi beaucoup de gens ne parviennent à faire leur deuil que des années plus tard, une fois que les enfants ont quitté la maison.
Comme l’écrit l’autrice Karin Kuiper : « Je suis trop occupée à gérer un foyer monoparental avec mes trois enfants. Je suis passée d’un double revenu et d’une prise en charge partagée à un revenu unique et une charge complète. »
En même temps, les enfants peuvent aussi apporter un soutien : ils brisent la solitude, offrent une forme de distraction et donnent une raison de continuer.
Vous ne faites plus partie d'un couple, mais vous êtes célibataire. Pour les personnes de plus de 80 ans, c'est souvent une situation courante dans leur entourage, mais pour celles qui ont entre 50 et 70 ans, c'est plutôt exceptionnel. « Les cercles d’amis évoluent, et beaucoup de gens se construisent un nouveau réseau composé plus souvent d’autres célibataires. C’est parfois aussi plus pratique : quand on appelle une amie mariée le dimanche, on constate qu’elle a généralement des projets avec sa famille. »
Les relations avec la belle-famille changent souvent elles aussi. Si elles étaient déjà chaleureuses, elles perdurent généralement. Si elles étaient plutôt froides, elles deviennent souvent encore plus distantes, car la personne qui faisait le lien vient à manquer.
Hilde constate également que les partenaires survivants expriment souvent un désir de mourir. « Cela s’améliore généralement lorsque les gens retrouvent un lien : avec les autres, avec un rôle, avec un sens. Le bénévolat peut y contribuer, à condition qu’il ne soit pas trop exigeant – car cela demanderait encore trop aux personnes en deuil. »
Il est erroné de penser que le bonheur ne peut exister que dans une relation de couple. « Une amitié peut être tout aussi précieuse, à condition de pouvoir être pleinement soi-même avec l'autre. Si une nouvelle relation se présente, il est important de réaliser que ce ne sera jamais comme avant. On repart d'un autre point dans sa vie, avec un bagage d'expériences qu'il faut d'abord explorer », explique Hilde.
La sexualité peut aussi être source d’excitation ou de difficultés, surtout si vous n’avez eu qu’un seul partenaire et que votre corps a changé. Et bien sûr, les enfants jouent un rôle : comment vont-ils gérer cette nouvelle situation ?
Beaucoup de personnes perdent leur partenaire juste au moment où elles avaient des projets : déménager, voyager, enfin avoir le temps de réaliser leurs rêves. Parfois, cela aide de mener ces projets à bien, en guise d’hommage, même si il vaut mieux reporter les décisions importantes d’au moins un an après le décès.
Hilde conclut : « La question la plus importante est : qui êtes-vous aujourd’hui ? La perte d’un partenaire est aussi une crise d’identité. Dans une relation, on met parfois de côté certaines facettes de soi-même ; aujourd’hui, on a l’occasion de les redécouvrir. De nouvelles perspectives peuvent s’ouvrir : voyager, apprendre une langue, poursuivre un projet du partenaire décédé – tout est possible, tant que cela correspond à qui vous êtes. »